À qui appartient l’Amérique?

 

Texte de Jacques Boucher

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Découverte de l’Amérique?

Il y a plus de 500 ans1, en 1492, Christophe Colomb débarquait en Amérique et, en 1493, il revenait de son voyage en remettant le pied à terre au Portugal. 

 

À l'écoute de son rapport, le Roi du Portugal, Jean II, déclara les nouveaux territoires «portugais», en se réclamant du Traité d'Alcacovas de 1479, sanctionné par les Bulles du Pape Sixte IV et datées du 21 juin 1481.  Cependant, à leur tour, le Roi Ferdinand et la Reine Isabelle d'Espagne, dès qu'ils reçurent la nouvelle de Christophe Colomb, leur protégé, ne tardèrent pas à en informer le Pape Alexandre VI.  Ce dernier, lui-même un Espagnol, s'empressa de conférer les territoires récemment découverts à la Couronne d'Espagne par trois Bulles émises les 3 et 4 mai 1493, toutes en faveur de l'Espagne et enlevant au Portugal presque tous les privilèges qui lui avaient été accordés par les Bulles de 1452 et de 1454, émises par Nicolas V, et par celles de Sixte IV, et une de 1484 d'Innocent VIII.  Quelques mois plus tard, le 26 septembre 1493, une quatrième Bulle était émise, accordant des droits pratiquement illimités à l'Espagne.  Mais, elle demeura sans conséquences, car, entretemps, à la suggestion du Roi d'Espagne, il fut entendu, pour éviter les complications qui déjà se faisaient sentir, qu'on tiendrait une conférence.  Des ambassadeurs portugais furent délégués à Barcelone et, après beaucoup de négociations et quelques interruptions, on parvînt à une entente dans la petite ville espagnole de Tordesillas, et un Traité fut signé le 7 juin 1794.  De toute évidence, inspiré par le passage correspondant dans la deuxième Bulle «Inter Caetera» du 4 mai 1493, mais n'y référant pas, ni à aucune autre Bulle ou Traité, il fut convenu qu'il y aurait une ligne de démarcation du nord au sud, à 370 lieues à l'ouest des Îles du Cap Vert, et que tout ce qui se trouve à l'ouest de cette ligne appartiendrait à l'Espagne, alors que tout ce qui se trouve à l'est appartiendrait au Portugal.  La sanction qui, selon les termes du Traité, devait être demandée, ne fut jamais accordée par Alexandre VI et ce ne fut pas avant le 24 janvier 1506 qu'une Bulle à cet effet fut émise par le Pape Jules II. 

 

Même s'il a été très controversé et interprété de différentes façons, ce Traité est demeuré en force jusqu'au 13 janvier 1750, alors que le Traité de Madrid vînt annuler cette ligne de démarcation.

 

La Bulle «Inter Caetera» a donc grandement contribué à définir quel pays colonisateur pourrait amener les résidents des pays envahis «...à l'adoration de Notre Sauveur et à la profession de la foi catholique...»  On lit également à la fin de cette Bulle:

 

                 «...Qu'on ne permette par conséquent à personne d'enfreindre, ou de contrevenir avec téméraire effronterie, à Notre recommandation, exhortation, requisition, présent, subvention, mission, constitution, députation, décret, mandat, prohibition et volonté.  Si jamais quelqu'un songeait à une telle aventure, qu'il sache qu'il aura à subir la colère du Dieu Tout-Puissant et des saints apôtres Pierre et Paul...»2

 

L'héritage des Bulles

Les habitants des pays soi-disant découverts, qui avaient leur spiritualité propre et qui, tout en accueillant avec beaucoup d'égards les nouveaux arrivants, étaient loins d'être prêts à bouleverser ainsi du jour au lendemain tout leur système de croyances, toute leur culture et toutes leurs traditions, eurent ainsi «à subir la colère du Dieu Tout-Puissant et des saints apôtres Pierre et Paul».  En effet, les colonisateurs ont compris que «les Bulles leur donnaient le droit d'utiliser la guerre juste pour convertir les populations locales qui refusaient sur le champ d'accepter le Christianisme» (in ''The Devastation of the Indies», Bartolome de Las Casas, 1552).  Ceux qui refusaient de se conformer n'étaient plus considérés comme des humains, n'étaient plus que des êtres incapables de parvenir au royaume des cieux et, du même fait, indignes d'être en vie.

 

Ainsi, le peuple Taino-Arawak, qui habitait les Grandes Antilles dans les Caraïbes, au moment où Colomb les rencontra en 1492, et qui était qualifié de «pacifiques Arawaks», accueillit l'homme blanc portant une croix et une épée.  Pourtant, peu de temps après, il a été presqu'entièrement exterminé.  Et le prêtre espagnol Bartolome de Las Casas a observé de ses yeux plusieurs des atrocités perpétrées au nom de la Chrétienté.  Il les relate dans le livre dont nous parlions plus tôt.

 

L'effet contemporain des Bulles

Sans aucun doute, Notre divin Frère voyait déjà au jardin de Gethsémani toutes ces atrocités qui étaient pour être perpétrées en Son Nom.  Bien sûr, on peut dire que ces choses se sont passées il y a plusieurs siècles de cela et que nous n'avons pas à juger les gens qui composaient l'Église de cette époque.  Est-ce que les Papes de l'époque réalisaient vraiment toute la portée de leurs décrets et de leurs actions?

 

Cependant, une chose est certaine:  nous, en tant que ChrétienNEs, et surtout Catholiques d'aujourd'hui, nous avons un lourd héritage et d'incalculables torts à redresser.  Pendant des siècles, des peuples entiers, tout autour de la planète, ont été écrasés, subjugués, torturés, décimés, du fait que les chefs de l'Église catholique donnaient une sanction divine à l'instauration de dictatures coloniales par des pays «chrétiens», sous prétexte que ces dictatures serviraient à amener les populations de ces territoires envahis «...à l'adoration de Notre Sauveur et à la profession de la foi catholique...»

 

Encore aujourd'hui, les nations et les populations autochtones sont subjuguées par les États-nations et considérées comme n'ayant pas droit de cité, du fait qu'elles ont été historiquement nullifiées par la loi de la Chrétienté internationale.  Dans un article intitulé The Evidence of Christian Nationalism in Federal Indian Law:  The Doctrine of Discovery, Johnson v. McIntosh and Plenary Power, de la New York University en 1993, l'universitaire Steve Newcomb pose deux questions fondamentales:

 

                 «Est-ce que les États-Unis devraient continuer d'exercer le plein contrôle des Autochtones et un droit de pro-priété sous-jacent sur les territoires autochtones en se basant sur la situation historique que les populations autochtones n'étaient pas des Chrétiens à l'arrivée des Européens?  Est-ce qu'on devrait enlever leurs droits à une 'entière souveraineté' et leur droit exclusif sur leurs territoires aux nations et aux popula-tions autochtones en se basant sur leur situa-tion de Chrétiens?»

 

Il répond en partie que la présente «loi fédérale sur les Indiens»:

 

                 «...se base sur la Loi des Nations chrétiennes ou la 'doctrine de la découverte', qui, à leur tour, se basent sur les Bulles papales de 1451 et de 1493.  Si ça ne suffit pas à faire la preuve pour convaincre que cette arrogance de la Destinée Manifeste a toujours cours, il faut prendre connaissance de l'abominable décision de 1991:  Gitskan vs. Canada, où la Cour suprême de la Colombie Britannique a statué que les Indiens Gitskan n'avaient aucun recours à cause de la Loi des Nations, mieux connue sous le nom de la Doctrine de la Découverte.  Dans cette doctrine, il y a un lien intrinsèque entre le triomphalisme religieux et la mainmise sur les territoires.  Cinq cent ans de domination, d'exploitation, d'une loi faite pour servir les intérêts de ceux qui l'ont faite, ayant une base historique sur de telles idées et ça continue encore très bien aujourd'hui.»

 

Héritage de ces siècles d'aberration morale, même encore aujourd'hui, la population blanche de beaucoup de pays colonisés considère les populations autochtones comme inférieures et dignes d'être opprimées et mises à l'écart pour le bien de ce qu'on considère le «progrès».  Après qu'on les ait parquées dans des «réserves» et qu'on tente depuis des décennies, par tous les moyens, de les décourager d'exercer leurs activités traditionnelles de chasse, de trappe et de pêche sur leurs territoires ancestraux, après qu'on leur ait arraché leurs enfants pour les placer dans des pensionnats, pour leur enlever leurs langues et leurs cultures et les remplacer par les attributs de la société dominante (et ceci, souvent, par l'entremise des communautés religieuses, catholiques et autres), partout, pour ne citer que le Canada, les populations autochtones sont menacées dans leur mode de vie et leur identité par divers assauts des intérêts colonisateurs:

 

Dans le nord-est du Québec et au Labrador, les avions militaires de Grande Bretagne, des Pays-Bas et d'Allemagne sont venus effrontément pendant des décennies pratiquer des vols d'entraînement à basse altitude au-dessus des territoires de chasse des Innuat, le Nitassinan.

 

Depuis des décennies, les compagnies d'électricité construisent des barrages sur les territoires autochtones, inondant de vastes étendues pour le bien-être hydroélectrique des habitants des grands centres urbains.

D'un bout à l'autre du Canada, des compagnies forestières et minières ravagent les territoires de chasse des communautés autochtones sans égard pour leur mode de vie.

 

Pourtant, le droit international reconnaît la souveraineté inhérente des nations et comme le cite le professeur d'Études ethniques Ward Churchill de l'Université du Colorado, dans un article traduit dans le numéro du printemps 1998 de Recherches amérindiennes au Québec:

 

                 «... S'il peut arriver que les droits souverains d'une nation soient violés à la suite de l'occupation du territoire par l'invasion ou la conquête militaire, de l'usurpation ou de la destitution de son gouvernement, ou encore de la déformation ou l'abrogation de ses lois, ces droits ne sont pas pour autant éteints par de telles actions, celles-ci n'entraînant pas automatiquement une négation de souveraineté» (in WALZER, Michael, 1977:  Just and Unjust Wars.  A Moral Argument with Illustrations, Basic Books, New York).

 

Sauvegarde de la Création

Ces peuples ont une richesse spirituelle considérable à partager avec l'humanité entière, et surtout avec les peuples de souche européenne.  Et ici, nous aimerions citer un extrait de «La crise du développement», un article de l'économiste François Partant:

 

                                  «...Pendant les quelques siècles qu'a duré leur expansion coloniale, les Européens justifièrent la domination qu'ils imposaient au reste du monde en affirmant apporter la civilisation à des peuples plus ou moins attardés.  Ce qui revenait à prétendre que toutes les sociétés étaient appelées à évoluer dans le même sens, pour atteindre un jour le degré de civilisation qu'incarnait la société occidentale.  La position de cette dernière au plan mondial ne tenait pas à un simple rapport de forces, mais à une avance historique.  Ainsi les Occidentaux pouvaient-ils croire fondé, d'une manière objective, le sentiment de supériorité dont ils ne se sont depuis lors jamais départis (et qui demeure une composante du racisme).  Ce sentiment ne pouvait être que conforté par la révolution industrielle.  En effet, traditionnellement l'Occidental voit dans le progrès des sciences et dans celui des techniques, l'un engendrant l'autre, la marque de l'évolution humaine...

 

                                  ...La révolution industrielle, non seulement donnait aux Occidentaux le moyen de réaliser des progrès cumulatifs dans les domaines qu'ils privilégiaient, mais les encourageait à penser qu'ils constituaient l'avant-garde de l'humanité en marche vers un terme idéal, que leur anthropocentrisme leur fait imaginer comme étant l'exercice d'une complète domination de l'homme sur l'univers...

                                  ...Une telle perspective est absurde -- ou «catastrophiste».  En effet, il est évident que 4 à 5 milliards d'individus, à fortiori les 10 milliards prévus au début du IIIe millénaire, ne produiront et consommeront jamais autant que l'Européen ou l'Américain moyen d'aujourd'hui, car il en résulterait une rapide destruction de la biosphère dont dépend la vie sur terre.  En revanche, on est d'ores et déjà en droit de s'inquiéter des atteintes portées au milieu par le système industriel, qu'il s'agisse de ses prélèvements de ressources non renouvelables, de ses rejets de pollutions, de la destruction accélérée d'un capital génétique diversifié, en particulier de celle qui résulte de la standardisation des espèces animales et végétales, etc.  L'aventure se déroule dans le cadre d'un système qui est aussi destructif du milieu qu'il est productif de valeurs marchandes.  Elle ne peut dès lors se poursuivre sans déboucher sur des catastrophes...»

 

L'humanité a besoin que la Chrétienté s'amende.  La survie de la planète a besoin qu'on redonne aux populations autochtones les moyens de retrouver ce mode de vie qui faisait en sorte qu'il y avait un équilibre entre la société des hommes et son environnement physique et spirituel.  Et nous avons beaucoup à apprendre, nous les Blancs occidentaux, pour retrouver cet équilibre dans notre organisation sociale.  Mais comment y parvenir si le système légal mondial continue de se baser sur la mentalité chrétienne conquérante?  Ne serait-il pas temps que la Chrétienté, et, en premier lieu l'Église catholique, reconnaisse l'erreur qui l'a habitée pendant beaucoup trop de siècles et fasse de nouvelles Bulles qui viendraient retirer l'appui à la mentalité conquérante coloniale dominante qui ne peut nous mener qu'à l'anéantissement?

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*               Ce texte a été inspiré par un envoi électronique du 9 octobre 1997 du professeur Francis A. Boyle, de l'University of Illinois Law School.

 

1               Cette introduction historique est tirée et traduite de ''The Earliest Diplomatic Documents on America:  The Papal Bulls of 1493 and the Treaty of Tordesillas Reproduced and Translated'', de Paul Gottschalk, 1927.

 

2               Cet extrait de la deuxième Bulle «Inter Caetera» du 4 mai 1493 est tiré et traduit de ''Documents of American History'', d'Henry Steele Commager (éd.), 1963.